TAABAR (1) – Sortir les enfants des rues de Jaïpur

Ramesh Paliwal a 37 ans, il a grandi à Udaïpur, dans le Rajhastan, au sein d’une famille très pauvre régentée par les caprices de son père alcoolique. Autour de lui, il a vu bon nombre de ses amis faire les mauvais choix de vie, sombrer très jeunes dans la drogue ou dans la prostitution. Mais lui s’est accroché, a décidé d’essayer, s’est persuadé qu’il y avait des raisons d’espérer. Il s’est tenu loin de la rue, a refusé d’aller travailler à l’usine, a convaincu ses parents de l’envoyer à l’école puis de contracter un prêt pour lui permettre d’aller à l’université. Après un master de « social work », il se fait embaucher à la gare de Jaïpur. Mais il est loin d’imaginer que cela va changer son destin.

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Tous les jours, il voit des enfants en perdition se faufiler entre les voyageurs. Ils sont partis de chez eux, parfois pour fuir leurs parents, mais parfois aussi pour les aider. Tous, espèrent gagner de l’argent. Ils arrivent à la gare, des rêves plein leurs balluchons, et se heurtent très vite à la rudesse de la réalité. En quelques jours, ils perdent tout ce qu’il pouvait leur rester de l’enfance : le rêve, l’innocence et l’illusion qu’un monde meilleur est possible ailleurs.

Les lois de la rue sont sans pitié. Il faut se battre pour y gagner sa place. Dormir sur des bancs ou à même le trottoir, se nourrir dans les poubelles, voler pour avoir de l’argent, se jeter sur la première bouteille en plastique abandonnée, promesse d’un – si maigre – revenu à la revente, se méfier des plus grands pour qui ils représentent des proies sexuelles faciles et des rabatteurs de la mafia qui les enlèvent pour les faire travailler dans les usines, à raison de 18h par jour avec une seule ration de nourriture quotidienne. La drogue représente bien souvent une échappatoire salvatrice pour survivre à ce quotidien. Parfois dès l’âge de 5 ans, les enfants sont accros à la colle (de cordonnier), cette substance facile, bon marché et disponible à tous les coins de rues à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.

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Les mois passent et Ramesh se rapproche d’eux. Petit à petit il gagne leur confiance et réussit à les convaincre qu’un autre chemin est possible. En 2006, il s’entoure d’une petite équipe de personnes motivées et ouvre un refuge – « Bal Basera » – à côté de la gare. Les enfants peuvent y trouver un lit, des repas chauds mais aussi des oreilles attentives auxquelles confier leurs histoires, leurs doutes et leurs peurs.

L’objectif : convaincre les petits de rentrer chez eux. Aussi peu accueillantes que soient certaines familles, rien n’est pire que la vie dans la rue. Il faut les en sortir à tout prix. Les enfants restent au refuge parfois jusqu’à 3 mois, après quoi 80% d’entre eux retournent chez eux. Ceux qui s’y refusent catégoriquement sont envoyés dans des orphelinats.

Mais Ramesh réalise très vite que ce refuge n’est pas suffisant. Pas suffisant pour recueillir le nombre grandissant d’enfants fugueurs, mais pas non plus pour déjouer leurs destins. Sans compétences, sans éducation, ces enfants ne peuvent prétendre à aucun métier, sans activité pour occuper leurs journées, les vices de la rue auront raison de leur motivation.

C’est ainsi que TAABAR – « enfant » en râjasthâni – voit le jour en 2008.

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QUI SONT CES ENFANTS ?

Les enfants pris en charge sont tous issus de familles très pauvres vivant dans les quartiers populaires de Jaipur.

Mais après deux années d’observation, Ramesh a compris qu’il fallait distinguer deux types de profil :

1/ Les enfants qui ont la chance de se rendre à l’école. Mais qui une fois rentrés chez eux, ne trouvent aucun soutien moral à cette démarche ni aucune aide pour faire leurs devoirs. Ils ressentent très souvent l’école comme une humiliation, délaissés par les professeurs qui ne constatent aucune progression. Ceux-là ont en priorité besoin de prendre confiance en eux et de trouver dans la scolarité un moyen de se réaliser. Au risque de basculer dans la deuxième catégorie.

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2/ La catégorie des enfants réduits au désoeuvrement, soit qu’ils aient quitté l’école de leur plein gré, soit que leurs parents n’aient pas les moyens de les y envoyer. Leur quotidien consiste alors à s’occuper des tâches ménagères ou à gagner de l’argent comme ils le peuvent, la plupart du temps en mendiant ou en volant. Beaucoup d’entre eux doivent également subir l’alcoolisme de leurs pères – problème latent des quartiers pauvres de l’Inde – et ses conséquences souvent violentes. Les uns comme les autres finissent souvent, à un moment ou à un autre, par se rebeller contre leur condition, et la plupart s’échappent de chez eux en quête d’un avenir meilleur. C’est ainsi qu’ils finissent dans les rues.

UNE STRATEGIE GAGNANTE : S’IMPLANTER DANS LES COMMUNAUTES.

Pour autant, Ramesh considère qu’il n’y a rien de plus important pour un enfant que de grandir au sein d’une famille, le seul moyen selon lui de rester « émotionnellement connecté ».

Mais alors comment faire quand les familles sont elles-mêmes à la déroute ?

Il faut prendre le problème à la racine. Pour changer le destin des enfants, il faut d’abord faire évoluer la mentalité des parents.

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Dès 2008, Ramesh a commencé de grands chantiers à l’échelle des quartiers. Avec son équipe, il est allé frapper à chacune des portes des habitations, il a organisé des sessions d’échanges et mis à disposition des conseillers pour écouter les problèmes des communautés.

Un plan d’action qu’il décrit aujourd’hui ainsi :

1/ Identifier le problème avec la communauté

2/ Accepter que les comportements actuels ne sont pas les bons

3/ Agir ensemble pour changer les choses

Aujourd’hui, les 80 personnes de l’équipe de TAABAR, sont pratiquement toutes issues de ces communautés en détresse.

Une stratégie qui s’avère payante puisque six ans plus tard, et grâce au soutien de La Chaîne de l’Espoir, l’association peut déjà se targuer d’avoir sorti plus de 3000 enfants des rues.

Pour savoir quels moyens ils ont concrètement mis en place, lisez l’article suivant.

Charlotte.

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