TAABAR (3) – Comment être une femme en Inde ? Réponses.

Dans un précédent article je m’étais interrogée sur la place des femmes en Inde. Pourquoi j’avais la sensation d’être si transparente aux yeux des hommes et surtout pourquoi, sur les sentiers battus du Lonely Planet, elles semblaient toutes s’être volatilisées.

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Il m’a fallu attendre notre arrivée à Jaïpur et notre rencontre avec Ramesh, le fondateur et directeur de l’association TAABAR, pour pousser la porte des maisonnées, et enfin trouver des réponses à mes questions.

Ce que j’ai pu y voir n’est, fort heureusement, pas représentatif de la totalité de l’Inde, mais c’est encore la réalité des 350 millions de familles qui vivent sous le seuil de pauvreté (2$ par jour).

Sur cette face cachée qui échappe bien souvent aux touristes, les femmes n’ont pour la plupart jamais eu la chance d’aller à l’école. Mais ici – Ramesh me l’apprend – on ne gagne justement le respect de sa famille que si l’on est éduqué.

Dans ces bas quartiers, la gente féminine est donc bien souvent considérée comme une race inférieure. Au service de l’homme.

En somme, l’Inde souffre d’une inégalité chronique entre les hommes et les femmes. En grande partie du fait de l’accès très limité à l’éducation.

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Cette inégalité a plusieurs conséquences terribles :

1/ Les avortements répétés et souvent forcés lorsque les mères apprennent qu’elles attendent une petite fille

2/ Les mariages précoces (dès 9 ou 10 ans) – qui ne sont rien d’autre qu’une forme d’avortement à retardement : on se débarrasse au plus vite de cette bouche de trop à nourrir, qui de toute façon n’est pas destinée à nous appartenir. Le fait que le système de dot soit encore en vigueur n’arrange rien à la chose : les mariages sont rarement reluisants dans les quartiers pauvres où on ne peut donner sa fille qu’avec peu de contreparties, ce qui justifie d’ailleurs d’autant plus les avortements. Le cercle vicieux est sans fin.

3/ La servilité infantile – condamnées à rester à la maison avec leurs mères, les petites filles, quand elles ne sont pas encore mariées, n’ont souvent pour avenir que celui de s’occuper de la cuisine, du ménage ou des vêtements sales. De l’école elles ignorent tout, et parfois jusqu’à l’existence.

4/ Les violences sexuelles – puisque les femmes sont par nature inférieures, l’homme se donne souvent le droit d’abuser de leurs corps. Les viols sont donc affaire courante ; dans la rue quand on s’y aventure un peu trop loin, mais le plus souvent dans son entourage : voisins, oncles, frères ou même pères.

Le plus dramatique est que les petites filles ignorent tout des droits auxquels elles pourraient prétendre, ni même qu’un autre destin est possible. Une fois devenues adultes elles ne font donc rien pour changer cette situation. Ayant vu leurs mères se faire battre par leur mari, leurs sœurs se faire violer par leur voisin et n’étant elles-mêmes jamais sorties de leurs quartiers, il ne leur viendrait pas à l’esprit d’épargner le même sort à leurs filles. Cela leur semble être le déroulement normal des choses, le lot de leur condition, le fardeau à porter pour être née avec un vagin.

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Dans ce paysage, Ramesh – lui-même père de deux petites filles – fait figure de révolutionnaire. C’est parce qu’il a compris très tôt que pour sauver les enfants des rues, il fallait d’abord changer la mentalité de leurs parents, qu’il a ouvert des centres d’accueil pour les femmes.

Sa mission : changer la vision des femmes pour qu’à terme, elles changent elles-mêmes l’avenir de leurs enfants, et en particulier de leurs filles.

Dans ces centres d’accueil, TAABAR offre aux femmes deux opportunités.

1/ D’abord celle de SE FORMER.

En Inde, on rate sa vie si son mariage échoue. Une femme qui quitte son mari est systématiquement mise au ban de la société. Loin de les encourager à briser leur foyer, TAABAR leur permet au contraire d’y gagner le respect.

A défaut de rattraper les années perdues à ne pas être allées à l’école, l’association a mis en place un atelier couture et un atelier beauté. Chaque jour, une centaine de femmes s’y rend, et, en tout 800 s’y sont déjà formées. Les cours durent 3 mois, à raison de 3 heures par jour. A leur issu, la plupart trouvent du travail, et avec, un nouveau quotidien, mais aussi la dignité.

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En apprenant un métier, en acquérant des compétences, elles offrent la perspective d’un deuxième revenu à leurs maris, et la possibilité d’un nouveau rôle à leurs filles.

2/ Pour celles qui ne se sentent pas prêtes ou ne sont pas désireuses de participer aux ateliers, TAABAR offre UN REFUGE. Les femmes qui s’y rendent sont souvent le plus marquées par la vie.

A plusieurs endroits de la ville, l’association a mis en place des endroits protégés, interdits aux hommes, où les femmes peuvent se retrouver, le temps de quelques heures, loin de leurs foyers. Elles y parlent de leurs expériences, de leurs doutes, de leurs peurs, mais aussi de leurs joies et de leurs espérances.

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A leur disposition, des conseillères, auxquelles elles peuvent demander des informations. Sur leurs droits, leurs conditions, mais aussi sur leurs considérations en tant que femme : l’accouchement, l’éducation de leurs enfants, la question de l’avortement, etc. Ca peut paraître fou, mais ici les femmes ne savent pas. Ce qui est bien ou mal, ce qu’elles ont le droit de faire et de ne pas faire, ni même ce à quoi elles ont la légitimité d’aspirer ou de revendiquer.

Dans ces refuges, on leur apprend l’essentiel : elles valent autant que les hommes, mais surtout elles peuvent éviter le même sort à leurs filles en les envoyant à l’école. Et en particulier à l’école « Snesh », mise en place par TAABAR.

J’ai eu la chance de pénétrer dans un de ces lieux protégés, de m’asseoir en tailleur avec ces femmes, de regarder leurs visages marqués. J’ai été frappée par la manière dont leurs saris multicolores tranchaient si nettement avec leurs regards graves. Et je me suis sentie désemparée. Face à leur silence attentif, face à notre incapacité à communiquer, face au fossé béant qui nous séparait.

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Ramesh dit qu’il y a de l’espoir, que les femmes apprennent et que les hommes changent. Ils sont de plus en plus prêts à écouter. Ils étaient 10 au commencement de TAABAR, ils sont maintenant 100. Bientôt, il l’espère, certains rejoindront les manifestations des rues pour militer pour l’égalité homme-femme et pour l’éducation des enfants, comme commencent à le faire leurs épouses.

En attendant, je me suis dit que la meilleure chose à faire était encore d’écrire un article à ce sujet. De transmettre leurs histoires, de parler de leurs quotidiens, de leurs conditions, et des actions menées par les associations comme TAABAR pour les en sortir. Et que pour participer à changer les mentalités, j’allais continuer à chercher le regard des hommes et à leur tendre la main quand ils serrent seulement celle d’Antoine.

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Charlotte.

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