Cette Thaïlande que les touristes ne connaissent pas

Avec ses montagnes luxuriantes au Nord et ses plages paradisiaques au Sud, la Thaïlande est le pays le plus touristique d’Asie du Sud-Est. J’en sais quelque chose : c’est la troisième fois que j’y mets les pieds en un peu moins de deux ans et demi.

Pourtant, il m’aura fallu attendre ce dernier passage pour commencer à prendre la mesure des difficultés que le pays rencontre, loin, très loin des préoccupations des touristes.

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Au fil de nos rencontres avec les expatriés, mais surtout avec les locaux, nous avons petit à petit vu prendre forme devant nos yeux, la face cachée de la Thaïlande. A quelques jours de notre départ, en voici un portrait que j’espère à peu près juste.

La Thaïlande à l’heure de l’exode rural et du surendettement

Depuis une vingtaine d’années, la Thaïlande a pris un virage à 180 degrés : celui de l’exode rural. Dans la droite ligne d’un pays en plein développement, la population quitte les campagnes pour se rendre dans les grandes villes. Cela est aussi une conséquence de la mécanisation de l’agriculture, avec l’arrivée des moissonneuses batteuses au début des années 2000. Si la culture du riz est encore très répandue, elle n’est plus gage d’emploi pour les jeunes, qui quittent les régions rurales de plus en plus tôt.

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Pour autant, ces flux migratoires internes n’ont pas contribué à enrayer une pauvreté relativement étendue. Et en particulier car le taux d’analphabétisation est encore trop élevé. Si l’école est gratuite et obligatoire jusqu’à la fin du primaire – c’est à dire jusqu’à 12 ans (âge légal pour travailler) – il faut encore être en mesure de financer les uniformes, les manuels scolaires et le déjeuner. Ce n’est pas le cas de tous les foyers qui prennent souvent la décision de n’envoyer qu’un seul de leurs enfants à l’école, la plupart du temps des garçons. Dans les régions les plus pauvres, il est rare qu’ils poursuivent leur scolarité au-delà du primaire, ou au mieux, du secondaire.

Une fois arrivés dans les villes, sans diplôme et sans qualification, les jeunes ne sont pas en mesure de trouver un travail décent, et de s’assurer ainsi un revenu fixe. La pauvreté est donc encore très lourde dans une grande partie du pays, où 10% de la population possède 90% des richesses.

En 2001, l’ex premier-ministre Thaksin Shinawatra, tout juste arrivé au pouvoir, essaye de remédier à cette inégalité en accordant l’accès au crédit aux populations les plus pauvres. S’en suit presque immédiatement une surconsommation de biens de luxe : télévisions, smartphones, motos et voitures flambant neuves deviennent l’apanage des familles les plus démunies. Très vite, elles s’enlisent alors, souvent sans s’en rendre compte, dans un surendettement qui peut leur être fatal. Incapables de rembourser leurs dettes, elles finissent parfois par être contraintes de vendre leurs terres, ainsi réduites à la mendicité et à la marginalisation.

En parallèle, le Sida fait encore des ravages dans le pays, où environ 500 000 personnes sont infectées par le virus, sans accès systématique à un traitement de qualité. Les dépistages n’étant pas assez fréquents, il est d’autant plus difficile de neutraliser la sphère de la contamination.

Un avenir peu reluisant pour les enfants des régions les plus pauvres

Que ce soit du fait de la pauvreté ou du VIH, les conséquences sont désastreuses pour les enfants. Voici, ce à quoi ils sont parfois condamnés.

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  • Les enfants livrés à eux-mêmes: Faute d’aller à l’école, ils errent dans les rues ou dans les villages, à la recherche de quelques loisirs ou occupations. Ils s’exposent dans le même temps à de nombreux dangers, et en particulier celui de l’enlèvement, et du viol. Avec pour conséquence, une croissance de plus en plus rapide du nombre de mères-filles (dès l’âge de 12 ou 13 ans), bien souvent incapables à leur tour de pouvoir assurer un avenir stable à leur progéniture.
  • Les enfants maltraités : La maltraitance dans les campagnes est un sujet très sérieux. Les enfants y servent souvent d’exutoires à leurs parents. Ceux-ci ne contrôlent pas toujours la force de leurs coups du fait de l’ingestion quotidienne d’un alcool qui les aide à oublier leur condition.
  • Les enfants abandonnés : Lorsque les parents ne sont plus en mesure de les nourrir ou de s’en occuper, ils les confient parfois à des proches – oncles, tantes ou grands-parents – ou « oublient » de venir les chercher à l’école.
  • Les enfants vendus : Dans les cas les plus désespérés, certains parents acceptent de se faire acheter leurs enfants par des propriétaires d’usines, en échange de la promesse d’un revenu mensuel.
  • Les enfants contaminés : Quand les parents sont infectés, leurs enfants naissent avec le virus dans 30% des cas. Ils peuvent rarement espérer vivre au-delà de l’adolescence et mènent jusque là, une vie d’errance.
  • Les enfants orphelins: Leurs parents morts du sida ou d’autres maladies, ils atterrissent en orphelinats ou en maisons d’accueil, avec souvent de gros retard de scolarité, mais aussi des carences nutritives, affectives et des traumatismes psychologiques.

Les risques encourus

Qu’ils soient abandonnés, orphelins, fugueurs ou tout simplement pauvres, les enfants, lorsqu’ils sont assez grands, cherchent la plupart du temps à échapper à leurs conditions. Suivant le grand mouvement de l’exode rural, ils se rendent alors dans les grandes villes, dans l’espoir d’y trouver un avenir meilleur. Mais dans certains cas, ils foncent, sans le savoir, têtes baissées dans des guet-apens.

Les risques sont multiples, mais les deux plus graves sont sans conteste les trafics d’enfants en tout genre, et la prostitution.

  1. Le trafic d’enfant : Il commence dans les usines. Des réseaux sont organisés pour recueillir les enfants errants dans les villes. La plupart du temps par des femmes, afin de ne pas les effrayer. Ce sont les mêmes qui proposent à certaines familles d’acheter leurs petits en échange d’un salaire mensuel. Les enfants se retrouvent alors dans de véritables camps de travaux forcés, sans eau potable, avec une seule ration de nourriture par jour, souvent violés par les surveillants, dormant sous les machines qu’ils font tourner pendant la journée. Puis rapidement ils sont changés d’usine, une première, puis une deuxième, puis une troisième fois, jusqu’à ce que personne ne puisse retrouver leurs traces. Ils finissent alors dans les réseaux des trafiquants. Trafiquants de drogues. Trafiquants d’organes. Mais la plupart du temps trafiquants sexuels.
  1. La prostitution. C’est le grand mal de la Thaïlande, et on en entend beaucoup parler dans les médias occidentaux. Mais le tourisme sexuel n’est que la partie immergée de l’iceberg.

La prostitution forcée : Celle dans laquelle les enfants qui quittent les usines sont enrôlés. Les réseaux sont nombreux, bien organisés, et leur activité consiste principalement à exporter les enfants et les jeunes femmes. La plupart du temps dans les pays alentours : en Chine, en Corée, au Japon mais aussi dans les pays arabes.

La prostitution consentie : Relativement tolérée dans le pays, elle représente souvent la meilleure perspective d’avenir pour les jeunes filles issues des milieux et des régions les plus pauvres. N’ayant, pour la plupart, pas pu aller à l’école ou mères trop jeunes à la suite d’un viol, elles ne peuvent guère prétendre à des salaires mirobolants. Vendre son corps devient alors une solution attrayante, surtout lorsqu’on sait que la nuit à Bangkok se négocie rarement en-dessous de 5000 bath (soit environ 125 euros). Les plus raisonnables n’y consacrent seulement que quelques années, le temps de mettre de l’argent de côté, pour payer leurs études ou la scolarité de leurs enfants. Mais certaines finissent par tomber dans les réseaux de trafiquants, ou par attraper le sida. Le plus grave est sans doute que la prostitution attire un nombre grandissant de filles, et de plus en plus jeunes. C’est à leurs yeux un moyen facile d’acquérir des biens dont elles n’oseraient même pas rêver autrement : téléphones portables, scooters, maquillage, etc. Le problème s’est encore aggravé avec l’arrivée d’internet qui rend de plus en plus difficile le contrôle de la prostitution des mineures, mais aussi des prédateurs sexuels et des trafiquants qui, les uns comme les autres, se déguisent sous des pseudos.

En caricaturant, le parcours d’une femme originaire d’un milieu pauvre en Thaïlande peut parfois se résumer ainsi : Née dans une famille pauvre ou de parents malades du sida / Ne bénéficiant pas de la chance de pouvoir aller à l’école ou de poursuivre sa scolarité au-delà du primaire / Livrée à elle-même, abandonnée ou orpheline trop jeune – trainant dans les rues ou les villages / Souvent violée / Se retrouvant parfois mère à l’adolescence avec un ou plusieurs enfants à charge / Sans éducation, ne pouvant pas trouver d’emploi décent et n’ayant pas accès à un salaire fixe/ S’enlisant dans la sphère du surendettement et de la pauvreté / Faisant souvent le choix de se rendre dans les grosses villes pour se prostituer / S’exposant ainsi aux risques des trafiquants ou du virus du sida / Si elle tombe malade ou disparaît dans les réseaux, ne pouvant plus prendre en charge ses enfants, qui se retrouvent à leur tour abandonnés ou orphelins, sans éducation et donc sans perspectives d’avenir.

Fort heureusement, le schéma n’est pas le même partout, et un bon nombre de femmes réussissent tout de même à sortir la tête hors de l’eau. Mais c’est une réalité dont nous n’avons que trop peu conscience, et qui n’est pas que le fait de la Thaïlande, mais aussi d’une bonne partie de l’Asie du Sud-Est et de l’Amérique Latine.

Le meilleur moyen de venir en aide aux enfants et aux jeunes est de leur permettre d’accéder à l’éducation.

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L’exode rural est en marche. Il est impossible – ni forcément souhaitable – de les empêcher de rejoindre les villes. Mais il faut leur permettre d’arriver dans les milieux urbains avec toutes les armes en mains.

Les tenir loin des dangers que peuvent représenter les villes, mais surtout leur permettre de pouvoir exercer un métier.

Aujourd’hui, beaucoup sont prêts à accepter n’importe quel travail, dans n’importe quelles conditions, pourvu qu’on leur fasse miroiter un salaire à la clé.

L’essentiel est de leur permettre de pouvoir choisir et non pas de subir.

C’est en ce sens qu’œuvre La Chaîne de l’Espoir depuis plus de 20 ans, en particulier dans la région du Buriram, sous l’impulsion de Philippe Théard, un ancien reporter de guerre au parcours étonnant.

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Charlotte.

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