Aymaras vs. conquistadors : la rencontre de deux cultures

Nos passages au Pérou et en Bolivie ont été marqués par la rencontre avec le peuple aymara. Comprenez les métis ou les descendants directs des indiens d’Amérique du Sud. En effet, rappelez-vous, ces deux pays constituaient le cœur des grandes civilisations Incas, Moches et Chimús.

0O0A6846Aujourd’hui, les aymaras sont encore très reconnaissables avec leurs tissus colorés et leurs costumes étonnants qui datent parfois de l’époque précolombienne. À travers les siècles, et malgré l’arrivée des colons, ils ont réussi à garder vivantes certaines coutumes et traditions.

Pourtant, quand les conquistadors débarquent à Tumbes (Nord de l’actuel Pérou), au XVIe siècle, ce n’est pas gagné !

Un premier contact brutal : l’écrasement espagnol

Francisco Pizarro, le chef de l’expédition, n’est pas vraiment bien disposé à leur égard. Sur mandat du roi d’Espagne et de l’Église, il arme plusieurs vaisseaux dans le but d’évangéliser tous les peuples de la région. Mais la propagation de la parole de Dieu n’est qu’un prétexte. Il s’agit en réalité, de piller le riche empire inca dans lequel, selon la légende, l’or coulerait à flot.

Aidé de leurs fusils et d’une épidémie de variole, les espagnols investissent rapidement les grandes villes. Les princes sont exécutés, les populations décimées, les temples vandalisés, et les tombes – dont les momies sont parées de bijoux et de pierres précieuses – profanées.

Cuzco, le « nombril » (en langage aymara) du monde, la Rome de l’empire Inca, est mise à sac. Tandis qu’une nouvelle capitale, plus proche de la mer, est fondée : Lima, la cuidad de los reyes, la cité des rois.

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À Cusco, il ne reste de Pachacutec – le dernier roi inca – qu’une statue sur la plaza de armas

En 1572, la domination des colons est totale. Sur les ruines des temples « barbares », ils s’empressent alors d’ériger des églises. Avec leurs bateaux, ont débarqué les ordres dominicains et franciscains, investis de la mission sacrée de montrer le chemin de la « vraie foi » aux hérétiques amérindiens.

Ils seront en réalité les premiers à s’ouvrir au monde amérindien, amorçant un long et inexorable métissage des cultures.

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L’Eglise, la porte ouverte au métissage religieux et culturel

Dès leur arrivée, les missionnaires se penchent sur l’apprentissage de la langue locale. Dominigo de Santo Tomás, un dominicain, rédige même un dictionnaire castillan-quechua en 1560.

Forts de ce nouveau moyen de communication, les prélats ne tardent pas à revoir leur théologie à la sauce inca. Pour faire correspondre le calendrier catholique à celui des amérindiens, ils inventent notamment de nouvelles fêtes. La plus célèbre : la « fête Dieu », célébrée le 24 juin, le même jour que le solstice du soleil, moment de l’année le plus sacré pour les incas.

Depuis des millénaires, ces-derniers vouent un culte à la nature et en particulier à sa créatrice : « Pachamama », la Terre-Mère. Celle qui aurait donné naissance aux trois divinités les plus importantes du monde inca : le soleil, la montagne et le lac.

Trois divinités. Exactement comme la trinité catholique. Quelle heureuse coïncidence pour les missionnaires, qui n’hésitent pas à retoucher leurs églises pour y intégrer les symboles païens. Très vite, les façades des cathédrales s’ornent de sculptures à l’effigie du soleil et de la lune, les nefs sont recouvertes de miroirs pour évoquer le reflet de l’eau, tandis que la Vierge se pare d’un long manteau triangulaire rappelant la forme d’une montagne.

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La Vierge en « Pachamama » à Potosi

Cette stratégie porte ses fruits : les amérindiens sont séduits par l’« incanisation » de l’Eglise et construisent avec ferveur cathédrales, églises et monastères. Les mines d’or et d’argent de la région leur permettent de développer un style néo-baroque, aujourd’hui caractéristique de l’Amérique du Sud.

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L’Eglise a ouvert la voie du métissage. Convertis, les aymaras ne tardent pas à se mêler plus largement aux nouvelles coutumes et traditions importées par les espagnols. Ils délaissent bientôt l’habit traditionnel pour adopter le pantalon ou encore le haut-de-forme. Donnant ainsi naissance à une nouvelle mode vestimentaire tout à fait originale, dont les « cholas » sont le plus typique des résultats.

Il s’agit de ces femmes boliviennes ou péruviennes qui portent, aujourd’hui encore, un costume moitié espagnol, moitié aymara. Jupe à trois volants, pull en laine, tablier en coton. Cette panoplie est complétée par un chapeau melon en feutre noir – le bombin – dont dépassent deux très longues tresses, qu’elles joignent par des pompons en poils d’alpaga.

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Mais si la mode espagnole a pu séduire un temps les amérindiens, deux siècles après les guerres d’indépendance qui ont chassé les conquistadors, c’est l’art textile aymara qui fait fureur chez les européens. Un revirement de situation dont Pizarro se serait, sans aucun doute, arraché la perruque !

Aujourd’hui : la persistance d’une forte culture aymara…pour la plus grande joie des touristes !

Ces-dernières années, la culture aymara a connu une résurgence de premier plan. Elle est même devenue un argument vendeur de toute importance, comme en attestent les multitudes de boutiques et de marchés artisanaux qui attirent chaque jour des centaines de touristes aux portefeuilles bien garnis.

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Les tissus, en particulier, font l’émerveillement des visiteurs. C’est la première chose qui saute aux yeux lorsque l’on pénètre en territoire bolivien ou péruvien : ces immenses étoffes bariolées – les aguayos – dont les femmes s’enveloppent pour transporter marchandises ou bébés. Les hommes, bonnets vissés sur la tête, disparaissant à moitié dans de grands ponchos rayés, ne sont pas non plus en reste. Si les descendants des colons portent volontiers la panoplie jean-baskets, les aymaras, eux, sont de plus en plus nombreux à revenir à l’habit traditionnel.

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Au chapitre des pratiques ancestrales encore très répandues, citons également la mastication de la feuille de coca. Si les Incas, s’en servaient pour entrer en contact avec les divinités, leurs descendants l’utilisent aujourd’hui plutôt comme remède au mal des montagnes ou comme excitant. Et les touristes sont les premiers à s’essayer à la chique ou au revigorant « maté de coca » dès qu’ils dépassent les 3 000 mètres d’altitude.

Impossible enfin, de passer dans l’ancien royaume inca, sans vous parler de la musique des Andes. Et en particulier de son instrument phare : la flûte de Pan, dont la mélodie est censée reproduire le bruit du vent soufflant sur la montagne. Car même s’ils ont ajouté à leurs orchestres la guitare espagnole, boliviens comme péruviens ont conservé les airs traditionnels de leurs ancêtres.

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Reste que le signe le plus flagrant du retour de la culture aymara, est sans conteste l’élection d’un président issu de la communauté indigène, à la tête de chacun des deux pays. Evo Moralès en Bolivie et Ollanta Humala au Pérou.

Un prélude au basculement des forces historiques entre aymaras et descendants des colons ?

Si l’on ne peut pas encore dire que la locomotive du métissage est en train de faire machine arrière, réjouissons-nous au moins que la colonisation n’ait finalement pas réussi à faire disparaitre une culture millénaire.

De notre côté, on a célébré ça en faisant l’acquisition d’une flûte de Pan et deux pulls en poil d’alpaga !

Antoine & Charlotte

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Quand le Pérou joue la carte inca jusque dans les pharmacies…
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