Au Chili, des livres pour tourner la page de Pinochet

On ne l’a que trop souvent constaté : à chacune de nos étapes, nos rendez-vous dans les associations nous permettent de comprendre les contextes historiques et politiques des pays que nous visitons. Celui du Chili est encore très marqué par la dictature militaire de Pinochet, tombée il y a 25 ans et pourtant toujours très présente dans les différents secteurs de la vie publique et privée.

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C’est dans la petite commune de Huechuraba, quartier pauvre de Santiago, que nous en avons pris toute la mesure. Nous avions rendez-vous avec l’association « Fondacio » qui, depuis une dizaine d’années, a mis en place divers programmes sociaux pour venir en aide aux habitants de la communauté les plus en difficulté. Parmi ses différents projets : une bibliothèque, qui se veut le lieu de retrouvailles privilégié des enfants après l’école.

Mais pourquoi mettre en place une bibliothèque plutôt qu’un simple centre de loisir ?

Si l’ambition de Fondacio est bien sûr d’offrir aux enfants un lieu sécurisé, il s’agit surtout d’en profiter pour les initier à la lecture, talon d’Achille de l’école chilienne et véritable pensum de tous ses étudiants.

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Antoine, très concentré derrière sa caméra, à la Biblioteca

Remise en contexte : au Chili, les livres sont taxés à 20%. Le moindre petit manuel constitue donc à lui seul un véritable trésor (15 à 30 euros pour un livre à couverture souple). Dans un pays où le salaire mensuel minimum est de 300 euros, rares sont les familles qui en possèdent plus d’un ou deux chez elles. Quant aux bibliothèques municipales ou aux librairies, elles sont aussi peu répandues que fréquentées. En fait, classes sociales supérieures mises à part, les chiliens ne lisent pas. Soit qu’ils n’en n’aient pas les moyens, soit, qu’au fil du temps, la lecture soit tout simplement devenue une besogne ennuyeuse.

Cela constitue bien sûr une entrave à l’accès à la culture ainsi qu’au développement d’une certaine ouverture d’esprit. Mais quand on creuse un peu, on réalise surtout que les contraintes qui pèsent sur la littérature sont en fait symptomatiques d’un système éducatif terriblement déficient.

Comment en est-on arrivé là ? Activons la machine à remonter le temps : rendez-vous 50 ans en arrière.

Salvador Allende, dernier tributaire d’une longue histoire d’instabilité politique

Nous sommes à la fin des années 1960. Pour la plupart des observateurs internationaux, le Chili est considéré comme le seul pays véritablement démocratique d’Amérique Latine.

Pourtant, depuis son indépendance en 1810, il n’a que rarement connu de périodes de stabilité politique. Chaque nouveau dirigeant arrivant au pouvoir se heurte systématiquement à la difficulté de constituer un gouvernement de coalition.

Rien de bien nouveau donc, lorsque le communiste Salvador Allende – élu de justesse grâce au soutien du parti socialiste – peine à asseoir son autorité lorsqu’il arrive à la tête du pays en 1970.

Parmi ses premières mesures : la mise en place d’une vaste politique de nationalisation. Celle-ci ne tarde pas à plonger le pays dans l’une des pires crises économiques qu’il ait jamais connues.

Le pays se divise rapidement en deux clans irréconciliables. Le mécontentement gronde, les grèves éclatent et bientôt le parti socialiste – se désolidarisant du gouvernement qu’il a pourtant contribué à faire élire – enjoint aux ouvriers de prendre les armes pour défaire Allende.

Paniqué, ce-dernier fait appel au général en chef des armées, Carlos Prats, et à son second, Augusto Pinochet, pour rétablir l’ordre social. Ces-derniers étouffent une tentative de coup d’état par les partis d’opposition en juillet 1973. Mais quelques mois plus tard, le 11 septembre de la même année, c’est la même armée chilienne, censée protéger le gouvernement, qui bombarde la Moneda, le palais présidentiel. Allende s’y suicide et l’état de siège est déclaré par les militaires.

C’est le début de la longue dictature de Pinochet qui durera 15 ans.

L'ultime discours d'Allende face au coup d'état des militaires
L’ultime discours d’Allende face au coup d’état des militaires

Pinochet au pouvoir : 15 années de répression

L’euphorie de la chute d’Allende cède rapidement place à la désillusion. Dès son arrivée au pouvoir, Pinochet prend des mesures drastiques : dissolution du Parlement, suspension des libertés syndicales, musèlement de la presse, abolition de la Constitution et du Code du Travail. Du « seul pays démocratique de l’Amérique Latine dans les années 1960 », il ne reste rapidement rien.

L’opposition politique est sanguinairement réprimée. La gauche est détruite : tous ses membres sont arrêtés, expulsés ou assassinés. Un contexte de terreur et de délation s’installe : près de 100 000 personnes seront arrêtées. Selon les chiffres officiels, 3 200 personnes trouveront la mort, 38 000 seront torturées, sans compter le nombre affolant de disparus dont les familles cherchent encore aujourd’hui désespérément la trace.

Dans les rues de Santiago, on croise encore des blindés militaires
Dans les rues de Santiago, on croise encore des blindés militaires

Signe distinctif de toute dictature, la culture est soumise à une étroite surveillance et son accès grandement limité. Dans ce but, une première taxe de 15% est instaurée sur les livres en 1975 (nous y voilà !). Tout intérêt un peu trop poussé pour un domaine artistique peut venir faire planer le doute d’une quelconque affiliation intellectuelle et entraîner de terribles conséquences. Les chiliens apprennent petit à petit à se tenir loin des musées, des bibliothèques ou de toute autre institution qui pourrait, fatalement, les faire sortir du carcan de la pensée unique.

Sans surprise, les artistes considérés comme dissidents sont arrêtés, chassés du pays ou tués. Dès les premières heures du régime, la maison de Pablo Neruda – grand poète chilien, prix Nobel de la littérature, fierté nationale, mais aussi…sénateur communiste – est saccagée et ses livres jetés au bûcher. Il mourra le 23 septembre 1973, soit seulement 12 jours après l’arrivée de Pinochet au pouvoir. Son acte de décès officiel fait mention d’un cancer de la prostate, mais beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur la possibilité d’un assassinat.

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Pablo Neruda, l’un des plus grands poètes chiliens

Sur le plan économique, Pinochet instaure une vaste politique de privatisation, souvent qualifiée de « néo-libérale ». Elle sera menée par les « Chicago Boys », un groupe d’économistes chiliens formés par le célèbre économiste américain Milton Friedman, à l’université de Chicago. Accordons leur au moins ça : sous l’effet des réformes fiscales, l’économie du pays sort lentement de la torpeur dans laquelle elle avait été plongée les années précédentes.

C’est d’ailleurs ce redressement qui conduira Friedman à développer le concept de « miracle chilien ». Mais c’est également la raison principale pour laquelle l’héritage de Pinochet est encore très ambigu au Chili.

« Gouvernement » ou « dictature » militaire ? Le Chili encore divisé.

En effet, pour beaucoup de chiliens, Pinochet a sauvé le pays du « désastre communiste ». Le fantasme de ses années au pouvoir comme régime fondateur du Chili est encore très présent dans beaucoup d’esprits.

En attestent les nombreux symboles qui jalonnent le pays du Nord au Sud : monuments à sa gloire, rues portant le nom du « 11 septembre » en hommage à son coup d’état, etc. Les politiques s’écharpent sur la qualification de son régime : « gouvernement » pour certains, « dictature » pour d’autres.

Sans compter que, malgré son arrestation à Londres en 1998, Pinochet – libéré en 2000 pour des « raisons de santé » – est mort en 2006 sans avoir été condamné pour les graves atteintes de son régime aux droits de l’homme.

Pinochet, entouré de sa garde ©Reuters
Pinochet, entouré de sa garde ©Reuters

Petit à petit, la démocratie reprend toutefois ses droits dans un Chili en rémission. Pour une bonne partie de la population – les jeunes générations en particulier – Pinochet ne représente rien. Rien d’autre en tout cas qu’un héritage politique et social encore trop persistant et qu’il faut à tout prix abolir.

Car, en réalité, la Constitution de Pinochet – votée en 1980 – n’a que très peu été modifiée après sa chute en 1990. Ce sont encore les lois de la dictature qui régissent le cadre institutionnel, économique et social du pays. La lecture en est d’ailleurs symptomatique : les chiliens ne se sont pas encore véritablement réconciliés avec la culture.

Deux domaines commencent toutefois à cristalliser un mécontentement de plus en plus important : la santé et l’éducation. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour le reconnaître : le régime de Pinochet a fait du Chili l’un des pays les plus inégalitaires du monde.

Une des sociétés les plus inégalitaires du monde : le cas de l’éducation

Nous sommes partis des livres : concentrons-nous sur le cas de l’accès à la culture et à l’éducation.

Depuis 2011, le pays est en proie à des manifestations estudiantines d’une ampleur sans précédent. Ils sont plus de 150 000 à militer activement pour une éducation gratuite, à coup de vastes manifestations et de grèves de la faim, scandant à l’unisson le même slogan: « Elle va tomber, elle va tomber, l’éducation de Pinochet ! ».

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Les étudiants manifestent dans les rues de Santiago

En effet – conséquence du modèle économique instauré par les « Chicago Boys » – le système universitaire est totalement libéral depuis 1980.

Le principe ? Chaque formation a son propre prix, et les diplômes donnent accès à des emplois plus ou moins bien rémunérés. Très vite, le système éducatif se scinde en deux : les écoles privées appliquant des prix exorbitants, et les écoles publiques, totalement délaissées par le gouvernement, s’enfonçant dans la médiocrité. Le cercle vicieux est enclenché dès l’école maternelle ; un enfant issu d’une famille modeste n’a donc que très peu de chance de pouvoir s’en sortir. Sans compter que, pour bien enfoncer le clou, le gouvernement a supprimé tout le système de bourses. C’est bien simple : pas d’argent, pas d’éducation !

Le problème est exactement le même du côté de la santé : la sécurité sociale, les pensions ou les retraites sont, toutes, privées.

Aujourd’hui, les frais de scolarité de l’université avoisinent les 3 000 euros par an. Intenable pour un pays dont le salaire mensuel minimum est de 300 euros. 70% des étudiants n’ont donc pas d’autre choix que celui de s’endetter. Quand ils ne font pas tout bonnement celui de sauter l’étape universitaire.

Et ce n’est pas comme s’ils pouvaient étudier par eux-mêmes…dans les livres !

Vers la voie de la réforme ?

La présidente Michelle Bachelet, réélue en 2013, après 4 ans d’absence à la tête du pays, s’est toutefois engagée à emprunter la voie de la réforme pour rendre l’école gratuite et accessible à tous. Parmi ses autres promesses de campagne : une nouvelle Constitution, une vaste réforme fiscale mais aussi la réforme de la taxe sur les livres (enfin !).

Michelle Bachelet ©AFP
Michelle Bachelet ©AFP

Seul bémol : depuis le début de son nouveau mandant, elle est traînée dans un scandale de corruption sans précédent concernant son fils. Sa côte de popularité en a drastiquement pâti, chutant en quelques mois seulement à 31%.

Dans ce contexte, on est en droit de se poser une question : disposera-t-elle de suffisamment de soutien – au sein de sa famille politique comme dans l’opinion publique – pour définitivement tourner la page de Pinochet ?

Formulons un vœu : que celui de Pablo Neruda – dans son autobiographie, J’avoue que j’ai vécu – soit enfin réalisé dans les années à venir : « Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. »

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Charlotte.

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